La guérison de l’aveugle-né

Divergence des chemins

Le récit de la guérison de l’aveugle-né que l’Église nous propose en ce quatrième dimanche de carême, met en scène un saisissant contraste entre l’évolution spirituelle du bénéficiaire du signe posé par Jésus, et l’obstination dans le refus du groupe de personnes (les pharisiens) qui contestent ce même signe. D’un côté un aveugle de naissance dont la foi mûrit et grandit au fur et à mesure des interrogatoires par les autorités et de ses rencontres avec Jésus ; d’un autre côté, des chefs religieux qui s’enferment toujours plus dans le déni et le refus.

Jésus lui-même met en rapport cette divergence avec les thèmes de la lumière et de l’aveuglement. « C’est pour un jugement que je suis venu en ce monde : pour que voient ceux qui ne voient pas et que ceux qui voient deviennent aveugles.  » (Jn 9,39) C’est exactement ce qui arrive dans le récit. Celui qui a été privé de la vue dés sa naissance, voit de ses yeux de chair pour la première fois de sa vie. En revanche ceux qui ne sont pas aveugles le deviennent en niant l’évidence de la guérison du premier.

On peut légitimement se demander si cette scission entre deux groupes d’hommes est inévitable. En fait, elle résulte du drame de la liberté. Il ne faut pas y voir une fatalité. Saint Paul soulignera lui aussi l’aspect clivant de son apostolat : « Nous sommes, pour Dieu, la bonne odeur du Christ (…) pour les uns, une odeur qui de la mort conduit à la mort, pour les autres, une odeur qui de la vie conduit à la vie. » (2 Co 2,15-16).

L’ironie johannique 

Dans ce récit comme dans d’autres, l’ironie johannique joue sur les deux registres du sens littéral et du sens figuré. Au sens littéral l’aveugle-né est bien guéri de son infirmité physique. De même l’aveuglement croissant des pharisiens doit être pris lui aussi d’abord au pied de la lettre. Au fur à mesure que l’intrigue avance, ils refusent en effet le témoignage objectif de cette guérison.

Toutefois, il est bien évident que le sens figuré est tout aussi important. Il concerne la foi. Le récit de l’aveugle-né tourne autour du double mouvement de l’illumination de la foi et de l’enfoncement dans les ténèbres de l’incrédulité. L’élite religieuse de la nation sombre dans l’obscurité, tandis qu’un pauvre infirme, en donnant son assentiment à Jésus qu’il reconnaît comme le Fils de l’Homme (9,38), accède à la lumière spirituelle. Ce passage du quatrième évangile constitue ainsi une véritable catéchèse baptismale. 

L’ironie est également perceptible dans les échanges entre l’aveugle-né et les pharisiens. Le premier, s’étonnant des questions que les seconds posent sur Jésus, leur demande s’ils désirent devenir ses disciples ! Ce qui lui vaut une bordée d’injures. L’aveugle-né n’en reste pas là : il leur délivre une véritable leçon au sujet des critères permettant de décider si un homme vient, ou non, de Dieu ! Les pharisiens ne s’y trompent pas, et dans leur fureur lui déclarent : « De naissance tu n’es que péché, et tu nous fais la leçon !  ». Cette controverse très dure est d’ailleurs un écho de l’exclusion de la communauté johannique de la Synagogue aux alentour des années 90 du premier siècle, lors de la rédaction du quatrième évangile.

Le crescendo de la foi

Plus remarquable encore est la description par l’évangile des degrés par lesquels passe la jeune foi de l’aveugle-né. Nous avons affaire ici au récit d’un crescendo menant de l’ignorance à la pleine compréhension spirituelle de Jésus. Qu’on en juge.

À ses proches qui le questionnent au sujet de celui qui l’a guéri, le miraculé répond dans un premier temps : « C’est celui qu’on appelle Jésus ». Jésus reste pour l’instant un quidam.

Premier interrogatoire par les pharisiens. L’aveugle-né monte d’un cran : « C’est un prophète  ».

Second interrogatoire. Cette fois-ci il leur rétorque : « Si cet homme ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire ». Jésus maintenant vient de Dieu. Franchissement d’un pallier supplémentaire. 

Enfin, interrogé par Jésus lui-même sur sa foi au Fils de l’Homme, il se prosterne en confessant : « Je crois Seigneur  ».

Quel chemin parcouru par l’aveugle-né au cours de son illumination progressive ! Pour lui Jésus a été successivement un homme, un prophète, un envoyé de Dieu, et pour finir le Seigneur en personne. D’ailleurs, c’est bien ainsi que s’opère parfois la montée de la foi chez les personnes attirées par le rabbi de Nazareth. Il est d’abord un homme, en qui on reconnaît beaucoup de traits de ressemblance avec les anciens prophètes d’Israël. Mais il y a quelque chose de plus en lui : il est l’Envoyé définitif de Dieu. Enfin l’ultime illumination nous fait discerner en lui le Seigneur en personne, le Fils de Dieu, égal au Père.

C’est ainsi que cette somptueuse page d’évangile reste plus que jamais d’actualité. Elle nous invite à ne pas brusquer les étapes dans l’évangélisation. Le cheminement de la foi en nous est souvent affaire de progressivité. Paul Claudel, André Frossard ont été illuminés tous les deux d’un seul coup. Le second a d’ailleurs déclaré que, le jour de cette révélation, il était déjà en mesure de comprendre en intégralité le Credo. Cependant ces expériences ne sont pas la norme. Les néophytes gravissent généralement les paliers de la foi par étapes successives. Ce qui ne signifie pas que leur foi soit de moindre valeur.

La foi en période de crise

Il est une autre raison pour laquelle cet évangile rejoint nos préoccupations d’aujourd’hui. Pour beaucoup de jeunes, il reste difficile d’avouer leur foi à leurs camarades de collège ou de lycée. Peur des moqueries, crainte d’être ostracisé, air du temps défavorable : les témoignages abondent sur cette réalité défavorable à la confession de la foi, au témoignage objectif, explicite. Animateur bénévole en aumônerie de l’enseignement public (mais il en va pareillement dans le privé), l’auteur de ces lignes sait de quoi il parle en la matière.

Ce courage, il a manqué aux parents de l’aveugle-né. A l’époque de Jésus il était difficile de s’élever contre les pharisiens. Être exclu de la Synagogue équivalait en effet à une mise au ban de la communauté. Ce qui explique leur réponse dilatoire. « Nous savons que c’est notre fils, et qu’il est né aveugle. Mais comment il y voit maintenant et qui lui a ouvert les yeux, nous n’en savons rien. Il a l’âge ; il s’expliquera bien lui-même. »

Prudents, les parents ! Ils savaient très bien que c’était Jésus qui avait guéri leur fils. Mais la peur des autorités, qui s’étaient mises « d’accord pour exclure de la synagogue quiconque reconnaîtrait Jésus pour le Christ » (Jean 9,22), les fait botter en touche en repassant « la patate chaude » à leur fils.

Certes, il n’existe plus d’autorité officielle aujourd’hui pour ostraciser les croyants. Mais une puissance tout aussi terrible s’en charge : l’Opinion. L’Opinion, ce tyran doux et insidieux, pour lequel la foi est obscurantisme, la confiance mise en Jésus, une folie inutile, dispendieuse en temps et en énergie, le Credo de l’Église, une archive d’une époque révolue. De nos jours le dialogue pourrait se répéter presque à l’identique. 

« – Cette fille est bien la vôtre ! Comment se fait-il qu’elle demande le baptême pour la nuit de Pâques ?

– Nous n’en savons rien ! Interrogez-là ! C’est bien notre fille en effet, et nous l’avons élevée d’après les normes de la plus stricte orthodoxie laïque. Qui est responsable de son illuminisme ? C’est que nous ne contrôlons plus depuis très longtemps ses fréquentations ! Nous ne sommes pour rien dans cette aliénation ! » 

Cet évangile est décidément intemporel !

Jean-Michel Castaing