Qu’est-ce que la fraternité ?

Partie intégrante de notre devise nationale « Liberté, égalité, fraternité », la fraternité se définit comme étant un lien de solidarité et d’amitié entre les êtres humains. Souvent mise à mal, à l’heure des tentations de repli sur soi, des pulsions identitaires, elle est sans aucun doute la valeur essentielle à notre humanité. Que dire alors de la fraternité évangélique à laquelle le Christ nous appelle ? Elle va plus loin en nous interpellant sur la qualité du regard que nous portons sur «  l’autre », car accueillir l’altérité, comme Jésus nous l’enseigne, suppose bienveillance, respect, miséricorde. Examinons ces attitudes précieuses de plus près.

La bienveillance, est littéralement la disposition d’esprit inclinant à la compréhension, à l’indulgence envers autrui. En théorie, être bienveillant en toutes circonstances semble simple. En pratique, cela nécessite un travail de fond sur nous-mêmes, beaucoup de temps et une attention constante car nous sommes bien souvent portés à interpréter les faits et gestes, les paroles de l’autre suivant un schéma qui est le nôtre et donc, le plus souvent, faussé : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés ; remettez, et il vous sera remis » (Lc 6, 37). Oui, bien souvent je me fais une « idée » de l’autre avant même de l’avoir interrogé directement sur ce qui me surprend ou me dérange chez lui. Saint Jacques et Saint Paul interpellait déjà les premières communautés chrétiennes « Qui es-tu, toi qui juges ton prochain ?  » (Jc 4, 12), « Qui es-tu pour juger un serviteur d’autrui ? » (Rm 14, 4). Nous nous trouvons pourtant d’excellentes raisons : c’est pour son bien, pour qu’il apprenne et qu’il progresse, mais Jésus, qui connaît le cœur humain, n’est pas dupe de nos motivations plus cachées : « Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas !  » (Lc 6, 41).

Le philosophe Alexandre Jollien affirme que « la première qualité de l’amour altruiste, c’est d’être à l’écoute attentive des besoins de l’autre ». Qu’est-ce donc que respecter l’autre, c’est lui accorder de la valeur, de l’attention. Dans la vie de tous les jours, le respect se manifeste par des gestes simples : un regard bienveillant, dire bonjour, prendre le temps d’écouter, de comprendre en restant soi-même. C’est encore la capacité à accepter des idées, des sentiments, des manières d’agir qui ne sont pas les nôtres. Sans ouverture positive et patiente aux autres, aucun dialogue vrai ne peut s’instaurer. Indispensable au dialogue interreligieux, une telle ouverture s’avère nécessaire aussi entre chrétiens, comme nous le déclare saint Paul : « Continuez à vous supporter les uns les autres et à vous pardonner volontiers les uns aux autres, si quelqu’un a un sujet de plainte contre un autre  » (Col 3, 13).

Enfin, l’amour fraternel suppose le pardon « jusqu’à 77 fois 7 fois » (Mt 18, 22), autrement dit la miséricorde. Suivre la « tendre lumière » dont parlait Newman doit nous faire découvrir dans l’autre un frère, une sœur, face à un Dieu devant qui nous sommes tous égaux, parce qu’il nous aime également et veut nous rassembler dans la plénitude de sa vie. La présence de Dieu en nous est un appel, non pas seulement à le recevoir, mais à « devenir semblables à lui  » (1 Jn 3, 2). Dès le IIe siècle, saint Irénée de Lyon ose affirmer : « Le Fils de Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Fils de Dieu.  ».

+ fr. Robert Le Gall
Archevêque de Toulouse