Avec Radio Présence

Carême : la Parole est donnée à ceux que l’on n’écoute pas

Les lundis de Carême 8, 15 et 22 mars à 9 h 03 sur Radio Présence, Emmanue Pellat invite des membres de la commission Place et Parole des Pauvres, des théologiens, et des prêtres sur le plateau de Vivante Église.


Ces émissions ont pour objectif de mieux comprendre comment le jeûne, la prière et l’aumône peuvent être vécus pendant ce Carême.

En partant de l’expérience des pauvres, et des textes qu’ils ont écrits sur le sujet, les théologiens et les prêtres invités par Emmanuel Pellat nous permettront de comprendre comment la parole des pauvres peut changer notre façon de comprendre Dieu (avec les théologiens), et comment cela transforme aussi notre vie paroissiale (avec les prêtres).

 

Lundi 8 Mars

Le jeûne

« Le meilleur Jeûne pendant ce Carême »
pour notre Pape François :

« Je recommande ce qui suit comme le meilleur Jeûne pendant ce Carême :
[…]
- Jeûnez de soucis et ayez confiance en Dieu.
[…]
Si nous pratiquons tous ce style de jeûne, notre quotidien sera rempli de paix, de joie, de confiance les uns dans les autres et de vie.
Ainsi soit-il. »

Pape François - Carême 2017

Texte de Place et Parole des Pauvres

Les soucis, ça prend le dessus et j’ai moins de temps pour aller à la prière, j’ai moins de temps pour lire la bible…

Les soucis, c’est un manque de confiance en Dieu, c’est des choses que je dois travailler.

La famille, c’est difficile de pas se faire de soucis pour la famille, la santé aussi : la mienne ou celle de mes proches.

Ce qui m’empêche de me rapprocher du Royaume des cieux, c’est que dans ma tête, je me fais beaucoup de soucis. Je ressens un appel à l’aide ; je n’ai pas la possibilité, bien que j’essaye de trouver une solution pour alléger ces peines. Ça me travaille tellement que je n’arrive pas à me détacher et à positiver, à voir quelque chose de plus clair.
Le fait de penser toujours aux choses négatives, ça me prend tellement une partie dans mon cerveau que ça m’occupe quasiment toute la place et ça fait que je n’arrive pas à m’en détacher ; c’est que j’ai été baigné là-dedans. J’ai grandi là-dedans.

La question déjà, est-ce que je pense réellement à moi ? Je ne pense pas à moi parce que mon souci, c’est les autres ; pas tout le monde : des personnes bien précises. Et même si j’en parle, en réalité, franchement je n’y arrive pas ; donc je n’arrive pas à me rapprocher du Royaume des cieux.

Pour moi, ce qui est vraiment le plus difficile, c’est de me sentir impuissant, de ne pas pouvoir aider les gens que j’aime. Voilà ! Ça c’est une chose qui est vraiment très très difficile de pouvoir me détacher et de me dire : ne te fais pas de soucis pour rien parce que c’est elle-même qui doit trouver la sortie. Quand une personne s’est donnée pour l’autre et qu’elle se retrouve dans le malheur, j’ai mal. Quand j’étais dans mon malheur, elle était là pour moi et moi qu’est-ce que je peux faire ? Elle n’est pas bien, elle me donne un appel à l’aide mais quoi faire ? Et là, c’est extrêmement difficile de pouvoir s’en détacher. L’homme a besoin de donner et de recevoir.

J’ai une anecdote : ça m’est arrivé il n’y a pas si longtemps que ça. On sonne à ma porte, on se présente, on me dit : “on se connaît, est-ce que tu peux me loger ?“ Je ne connaissais pas la personne, je l’ai faite rentrer, il a commencé à s’installer, il a commencé à me demander s’il pouvait mettre la télé pour regarder les actualités, et moi je ne savais plus comment m’en dépêtrer. Tellement bien que je suis allée voir mon médecin pour demander de l’aide. J’ai dit à la personne : “j’ai une course à faire“. Il ne s’est pas dégonflé le bonhomme ! Il m’a dit : je peux t’accompagner ! Ça, c’est des soucis…

J’ai des soucis mais moi, j’ai des soucis parce que je suis ‘con’, parce que je me fais du souci pour rien en fait. Mais bien sûr que j’en ai des soucis ! Quand je reste dans la foi finalement je me fais moins de soucis, si je n’avais pas Dieu, je serais très déprimé, parce que je n’ai rien.

Bien sûr, moi je me fais du souci. Ma mère, ça me fait du souci son état de santé et tout. Son salut, son salut me préoccupe. J’ai des soucis mais, nous on a la chance d’avoir Dieu quand même, ça, ça c’est une aide. Les soucis, ils prennent moins d’ampleur en fait.

 

Lundi 15 mars

La prière


Quand tu pries, retire-toi dans ta pièce la plus retirée, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père qui voit dans le secret te le rendra. Mt 6

Pour moi la prière, c’est la prière du cœur, on s’adresse à Dieu. On lui fait une demande, on lui demande quelque chose, c’est un appel à l’aide. Je crois que dans la prière on s’adresse à Dieu, comme si on s’adressait à un ‘pote’. ‘Aide-moi, Aide-moi’. Je pense que c’est ça la vraie prière.

Des fois, ça m’arrive d’insulter Dieu et tout, dans la prière par la déception par rapport à une attente. A Dieu, des fois j’ai dit : “si je te vois, je te tue ! Seigneur je ne comprends rien, tu commences à me gonfler, tu m’énerves ! Viens ici ; on va s’expliquer !“ Mais je pense que la prière, c’est aussi ça : c’est le seul moyen qu’on a pour communiquer

Et quand on ne sait pas ou qu’on ne peut pas prier, on peut quand même demander ou accepter la prière des autres dans l’union de prière. C’est difficile quelquefois pour moi de prier seule, ou alors c’est malgré moi.

En fin de compte, Dieu a créé les êtres humains imparfaits. Dans sa création, il a voulu créer les êtres humains imparfaits, avec des péchés différents. Il n’a pas créé les péchés, c’est le libre-arbitre. Il nous a laissés libres de ce qu’on veut ; il ne nous a pas obligés à l’aimer.


Lorsque tu vas présenter ton offrande à l’autel, si là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite, viens présenter ton offrande. Mt 5

Il ne peut pas y avoir une réconciliation si il n’y a pas d’explication complète. Si elle n’est qu’à moitié, il y a peut être des informations qui sont mal interprétées. Il faut revoir cette personne, se réexpliquer même si il est sur la défensive ; il faut obligatoirement qu’il y ait un échange. Il faut qu’il y ait une véritable écoute et une compréhension pour que la réconciliation puisse se faire dans de bonnes conditions.

Si j’ai quelque chose contre mon frère, je vais essayer de me réconcilier avec lui parce que Dieu, il va me demander la même chose avec mon frère. Mais si après, mon frère, il ne veut pas se réconcilier, ça reste son problème. Moi je suis réconcilié, j’ai pardonné et du coup, je peux aller faire mon offrande à Dieu qui va l’accueillir puisque que moi j’ai accueilli mon frère.
Après ça mettra le temps, peut-être demain, peut-être après-demain, ça mettra le temps que ça fait, mais moi j’ai fait ma part. Comme Dieu, Il va faire sa part. Je ne peux pas exiger de Dieu, ‘Seigneur fais ça pour moi’, si moi je ne suis pas capable de le faire pour mon frère.

Plus on côtoie du monde, plus on a des confrontations avec les autres. Ce n’est pas facile de vivre ensemble. Au quotidien, j’essaye de me réconcilier et de dire : ‘Bon Seigneur, vraiment je te demande de pouvoir me réconcilier avec lui’. J’y arrive, je me réconcilie, je suis en paix avec moi et avec Dieu. C’est au quotidien. Aujourd’hui ça ne m’arrivera pas, demain ça m’arrivera…

Je m’adresse à Dieu parce que c’est une relation : c’est Dieu, moi et les autres, c’est tout relié. C’est une réconciliation fraternelle avec le reste de l’humanité, c’est ce que Dieu fait pour moi parce que quand je ne suis pas bien, je me repentis parce que Dieu il dit : “je te pardonne, je te pardonne, je te pardonne“, mais moi il faut que je puisse pardonner à mon frère, et me réconcilier avec lui. Ce n’est pas facile tout le temps, j’ai encore des rancunes sur certains, sur des trucs passés, sur des vieux trucs, même d’il y a trente ans mais ça, peut-être que demain, j’y arriverai. En tout cas, je demande à Dieu pour y arriver. Peut-être que je mourrai sans pouvoir l’avoir fait, mais en tout cas j’ai au moins le désir de le faire, enfin d’essayer mais bien sûr j’ai des rancunes. Je ne suis pas parfait et peut-être que demain j’y arriverai. J’ai quand même des désirs de vengeance des fois, mais il faut que je me purifie et que Dieu m’aide.

‘Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi, moi je vous dis : aimer vos ennemis’ : des fois, c’est moi-même mon propre ennemi ! Je dois me réconcilier aussi avec moi, des fois. Des fois je me persécute moi-même.

Quand j’étais enceinte, le père de l’enfant m’a demandé d’avorter. C’était terrifiant pour moi à ce moment-là et que quand il m’a dit ça, ça nous a séparés. Après on s’est reparlé. Bon il est quand même attaché à ma fille, à sa fille. On m’a dit que si j’avais eu justement cet élan favorable envers ma fille, le refus d’avorter, ça peut être d’origine divine, pour moi, c’est intime.

Les paroles blessent beaucoup plus que les coups et on détruit facilement une personne avec des paroles, surtout si elles sont dites et pensées, on peut détruire facilement une personne plus que les coups.
Mais est-ce que la colère va faire dire des choses vraies ? La colère quand elle arrive, on ne dit pas forcément ce qu’on pense ; on cherche à atteindre l’autre, à faire réagir l’autre, donc on cherche à blesser et on trouvera tous les moyens de la blesser. Ça veut dire que ces paroles qui vont être dites ne seront pas sincères car elles cherchent à blesser. On ne cherche pas à s’expliquer, on cherche à blesser.

Des fois les gens, ils agissent parce qu’ils pensent que c’était bien, mais ce n’était pas bien. Des fois, je suis peut-être ennemi de mon frère parce que je vais l’aider mais je ne l’aide pas bien ; du coup je suis son ennemi. J’agis en fonction de mes connaissances mais des fois je ne l’aide pas bien, du coup, lui doit me pardonner aussi. Peut-être que j’ai déjà tué, pas physiquement mais par ma parole, par ignorance… en fait, pardonne-moi parce que je ne savais pas ce que je faisais.

Pour moi la force du pardon, c’est réussir à pardonner l’impardonnable, le plus gros péché, le pardon, le vrai pardon, c’est de pouvoir pardonner quelque chose d’impardonnable. La force du pardon, c’est génial, c’est un truc, c’est un message d’amour immense.

Oui, c’est vrai que oui, c’est libérateur effectivement d’aller d’abord se réconcilier avec la personne.

 

Lundi 22 Mars

L’aumône

Les joies et les difficultés du don.

Je connais des gens de ma famille ; vous frappez, ils ne vous ouvrent même pas !
Moi je connais quelqu’un qui va voir sa mère : s’il arrive un peu tard le soir, sa mère ne lui ouvre pas, carrément !

Si quelqu’un sonne ou tape à ma porte, je ne fais pas de bruit, je ne dis rien, je n’ouvrirai pas. A minuit, je ne veux pas savoir qui frappe à la porte. A minuit, on est là, on est censé dormir, on n’est pas là pour déranger les gens.

Moi j’estime que quelqu’un qui vient frapper à la porte, vous demande du pain, si on est humain on doit lui donner, du pain ou peu importe, du lait ou du café.
J’estime que quand on est humain, on doit donner, ouvrir la porte à la personne pour qu’il se sente bien dans son cœur. Même en pleine nuit, parce qu’on est humain, on n’est pas des animaux.

Un effort de carême : oser demander et vivre la fraternité.

Un soir, je suis arrivé chez un ami en Algérie. Quand j’ai frappé, il voulait m’offrir quelque chose, alors il est allé voir le voisin qui est juste à côté. Il frappe et donc voilà, ils ont parlé, ils ont donné et puis après on a bu du thé, et on a mangé un petit peu. Ça ne l’a pas dérangé… C’est sûr qu’en France, vous allez taper chez votre voisin : “T’es gonflé quand même ! T’as vu quelle heure il est, et moi je dors… demain mais pas maintenant !“

Quand j’étais adolescente, je sonnais chez les gens que je ne connaissais pas. Mais ça n’allait pas toujours très bien. La police était venue me chercher, et après ça s’est bien passé au commissariat. Je sortais beaucoup, c’était à cause de mon père, ça ne se passait pas très bien. Je n’avais pas peur même si après les gens appelaient la police. On m’emmenait, on me réchauffait, on me protégeait, j’étais quand même toujours protégée.

Quand on a eu un enfant, un enfant en bonne santé, on n’a pas à demander de miracle, on a déjà eu le miracle. Quand on a été mère comme moi, ma fille va bien, donc malgré la situation qui n’est pas toujours en ma faveur, il me semble, on n’a pas toujours besoin de toujours demander à Dieu. On a déjà beaucoup reçu. La prière, ce n’est pas seulement demander ou demander pour moi-même.

Oui, alors quelquefois il y en a qui sont venus frapper ou sonner ; et puis moi j’ouvre par curiosité. Une fois un gars il vient, il me dit bonsoir, ‘je suis votre voisin’, puis il me dit : ‘auriez-vous du lait ?’ Je lui ai donné une bouteille de lait. Et maintenant à chaque fois qu’on se voit, on se salue, on se connaît, on se connaît même très bien, on est très amis’. Je peux aller chez lui, demander un service.

Plus jeune, j’avais attrapé une maladie grave et mon état de santé ne me permettait plus de pouvoir me déplacer, c’est-à-dire que je ne pouvais plus me lever, je ne pouvais pas m’asseoir, il fallait que je mange à même au sol, ça a duré plus de quatre mois. La chose la plus horrible quand on est malade est qu’on n’est plus autonome, qu’on n’a plus le moyen de se déplacer, c’est qu’on ne peut plus rendre service. Il n’y a rien de plus rabaissant et de plus mauvais psychologiquement.

Moi, j’ai déjà donné. On me demande, on me dérange, même qu’on me disait que j’en faisais trop parce qu’il n’y avait pas de reconnaissance ; mais moi je m’en foutais parce que je le faisais avec plaisir, avec le cœur. Quand on me demandait et que je n’ai pas envie d’aller en ville, je me disais : “Il a besoin de moi, enlève ta flemme, rends service“. Alors on te dit : “ne t’inquiète pas quand tu auras besoin de moi, tu pourras toujours compter sur moi“.

Ça m’est arrivé une fois de guider quelqu’un ; il m’a demandé un restaurant. Je connaissais et je l’ai amené jusqu’au restaurant parce que je ne savais pas expliquer. Il m’a dit : “venez ; je vais vous offrir un apéro“. Le serveur lui répond : “nous ne servons pas l’apéro“. Allez ! Il m’a offert le repas, sans rien me demander ! J’ai dit merci, on a bavardé, il m’a offert le repas. C’est sympa d’aider les gens dans ces cas-là !

Il y a quelques années, mon père avait une voiture, il voulait partir en Algérie. Il m’a demandé de venir avec lui parce qu’il ne sait pas lire et donc je le guidais, je lisais pour qu’il trouve la bonne route. A un moment il a été fatigué, il s’arrête à une station, je lui dis : “papa, t’es fatigué, laisse-moi le volant“. J’aurais aimé qu’il me fasse confiance… il n’a pas voulu me faire confiance. Ça m’a blessé, c’est resté marqué. Il aurait même donné la voiture à un étranger, il lui aurait prêté la voiture - d’ailleurs il l’a déjà fait…- mais moi non, il a plus confiance à un autre qu’en moi. A la limite, à quoi je sers ?

Ce que je demanderais à Dieu, c’est d’avoir la paix sur la terre. D’être plus serein, d’être moins sur la défensive, d’avoir une chance de pouvoir rencontrer davantage de gens qui sont beaucoup plus vrais, plus honnêtes. Les objets, si on a de l’argent, on peut acheter ; mais
l’objet, il n’y a pas d’échange, on ne partage rien avec ça, c’est une utilité, mais est-ce que l’utilité, c’est ça le plus important dans la vie ?
Et malheureusement, on vit dans une époque où il faut s’accaparer, il faut obtenir, il faut posséder, il faut consommer, mais on ne se préoccupe plus les uns des autres.

 


Actualité publiée le 5 mars 2021

 

 

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